Voyage de Marseille à Haiphong et retour, à bord du CHANTILLY de novembre 1931 à février 1932
 

Journal de Pierre ARNAUD, coiffeur du bord

Pierre Arnaud a voyagé d'octobre 1928 à février 1932 au moins, comme coiffeur à bord de paquebots des Messageries Maritimes (il est probable qu'il a continué cette carrière par la suite, mais la documentation disponible s'arrête à cette date). Pendant ces 4 ans, il a effectué 7 voyages au long cours, entre Marseille et l'Indochine ou le Japon. Plusieurs de ces voyages se sont déroulés à bord du paquebot ANDRE LEBON, le dernier d'entre eux à bord du CHANTILLY. Le coiffeur, s'il disposait à bord d'un local spécifique et bien équipé, n'était pourtant pas considéré comme un employé des Messageries Maritimes. Une convention avait été semble-t-il signée entre les MM et la parfumerie Lamothe, rue de Vacon à Marseille. Le coiffeur et son aide voyageaient comme passagers payants et payaient une location pour leur local. Deux autres corps de métier voyageaient dans les mêmes conditions (passagers ayant un emploi spécifique à bord) les musiciens, payés par leur syndicat, et le contrôleur des Postes, payé par l'Etat

Pierre Arnaud a laissé de ses voyages une liasse de cahiers, légués à son décès à la famille du Commandant Trocmé, et c'est une descendante de celui-ci qui a permis de publier ces documents. Le récit que nous proposons ci dessous est celui du voyage à Haiphong du CHANTILLY, départ de Marseille le 11 novembre 1931, arrivée à Haiphong le 18 décembre, retour à Marseille le 1er février 1932. Bien que le coiffeur n'y fasse qu'une allusion très brêve, ce voyage a acquis une certaine célébrité car c'est au cours de celui-ci qu'ont été rapatriés à Saigon (d'où ils poursuivront leur voyage cers la Nouvelle Calédonie) les canaques employés comme figurants en marge de l'Exposition Coloniale de 1931, et dont l'histoire a donné lieu à une abondante littérature polémique, tant à l'époque que ces dernières années (voir le roman de Didier Daeninckx "Cannibale").

Le texte original est un peu difficile à publier en l'état car bourré de fautes d'orthographes et de tournures de français peu orthodoxes. Nous avons essayé de nous en tenir au plus près, en corrigeant les fautes d'orthographe et en modifiant les tournures de phrases lorsqu'elle rendaient le propos trop incompréhensible. Le résultat arrive néanmoins à conserver la fraîcheur et la naïveté du journal de Pierre Arnaud.                      


Le Chantilly quittant Marseille

A bord du Chantilly, le 11 novembre 1931
Ma visite avant le départ – Midi

Grand jour aujourd'hui et jour mémorable, anniversaire de la grande épopée déjà oubliée et je pense (à ceux) enfouis dans les profondeurs de la terre, comme (à) ceux dans les profondeurs des mers, ayant pour sépulture l'algue marine, que notre navire va ce soir fouler.
Je montais à bord m'apprêter au départ qui a été fixé pour 4 heures du soir. Je voyais tout le monde sur pieds, personnel d'hôtel du bord, recevant les premiers passagers , tressaillir pas un petit roulement leurs pieds n'étant plus sur la terre ferme. Tout était fin prêt dans un étincelante propreté, jusqu'au commandant juché sur sa passerelle faisant des signes inespérés (sic) pour mettre au point son navire en partance.
Des amis m'ayant promis à venir me souhaiter bon voyage l'attente m'était longue et j'abrégeais le temps en faisant les cent pas sur les ponts promenade. Je rencontrais des gens qui parlaient et discutaient déjà des pays inconnus et du grand et long voyage qu'ils allaient entreprendre, et d'autres qui venaient accompagner leurs parents ou leurs amis restés attachés à notre chère terre à notre départ. Une heure m'en parut facilement deux, car malgré qu'on regrette cette terre de France, on a hâte de la quitter…

Partir …
4 heures moins un quart, l'heure avance, les cloches retentissent de tout côté pour faire évacuer le paquebot à ceux qui nous restent étrangers à notre voyage. Un premier coup de sirène de notre navire fait vrombir  tout à bord et frémir ceux qui vont s'éloigner. Deuxième coup de sirène de notre navire. Tout le monde s'embrasse en un dernier adieu qui pleure et qui tremble. Hélas c'est la séparation. Troisième coup de sirène notre navire a sifflé trois fois. Le premier nous dit "salutations de bon voyage par la cie des Messageries Maritimes" le deuxième "salutations du commandant" et le troisième "tout va bien à bord, je pars"

Partance…
4 heures. Sans retard, notre navire commence à remuer, car il a chassé sur ses ancres et, démuni de ses attaches, il glisse vers le large, et nous sommes détachés de la Terre et abandonnés à la Mer aux murs immenses. Alors, je ne vois que des bras, des mains, des mouchoirs, des chapeaux qui s'agitent pour un dernier adieu. Dans une heure, la masse imposante de notre navire aura disparu dans l'horizon des mers dans fins, dans un brouillard, quoi, comme dans l'infini. Je quitte Marseille et au large de cette bleue Méditerranée. Tout le coup d'œil en reste magnifique. Mais hélas tout est disparu, il ne me reste qu'un rêve, mais un souvenir qui ne s'effacera jamais.

Premier soir à bord…
Nous n'avons pas encore quitté la terre à l'horizon, qui fuit sur bâbord (gauche dans le sens du navire). Je filoche en visiteur sur tous les endroits du paquebot. Dans la salle à manger de 1ère (chacun) assis devant son plan retient les tables. Les uns réclament le milieu pour échapper au roulis, les autres veulent être près des hublots (fenêtre à bord des navires) pour avoir de l'air, et l'homme en habit qu'ils abasourdissent marque les places sans lever le nez. La salle à manger est loin d'être remplie pour ce premier dîner. Ni décolletés, ni smokings. On ne s'habille jamais le soir du départ, c'est un usage. Les passagers arrivent en petits groupes par l'ascenseur qui traverse quatre étages de ponts. Les plus élégants descendent les derniers, encore un usage. Je descends à mon tour à table. Je suis servi par mon boy, Nam, un annamite que je n'ose pas regarder à cause de sa (beauté?). En plus, il a les dents émaillées en noir, reine de la Cochinchine. Rien ne manque au menu, mais le premier soir de bateau, on a un peu le mal de mer. Je remonte sur le pont prendre l'air moins tiède que dans cette salle à manger. Je surprends au passage des bribes de conversation. "Quand nous étions à Saigon…", "Je dois le retrouver aux Rafles à Singapour…" "Avez vous des nouvelles d'Haiphong ?"
Rien que ces noms me grisent. Je tends l'oreille, je les respire. Pour moi, ils évoquent des pays et des Iles merveilleuses, les jonques, les toits cornus, des pagnes roses et bleus sous les jasmins grimpants. Il y a des mots qui séduisent comme des visages. Pour eux, vivre sur les bords du fleuve ou dans les rizières annamites, parler d'opium, compter en piastres, se promener en pousse, voilà ce qu'est la vie à la Colonie.

Bord, le 12 novembre 1931
Première journée à bord
Nuit passée un peu mouvementée car j'ai perdu l'habitude de ce tangage depuis mes précédents voyages. Mais au réveil, la tête ébouriffée passée par le sabord, je n'aperçois rien que la mer infinie. Libre, je suis libre. J'aspire goulûment l'air du large. Le menton posé sur mes deux bras croisés, regardant bouter sur les vagues les monticules d'écume, il me semble que le voyage ne sera pas assez long pour assouvir ma soif de liberté, de découvertes. Enfin, je suis parti. C'est la saveur de la journée qui s'ouvre, c'est l'imprévu de la prochaine escale, le désir jamais comblé de connaître sans cesse autre chose, la curiosité de confronter ses rêves avec le monde…

Bord le 13 novembre 1931…
Notre navire sillonne les eaux de la Méditerranée, nous apercevons la Corse. Nous passons dans la matinée dans les Bouches de Bonifacio, ayant à notre droite le Cap Corse, forêts, maquis et verdure…

Bord, le 14 novembre 1931
Passons aujourd'hui sur l'Italie. Au matin, le volcan Stromboli crachant son cratère doux (sic). Nous passons à un mille de sa base, la Calabre, stérile modelée d'ombre avec un foudroiement de minuscules maisons blanches sur le rivage. Nous passons dans l'après midi dans le détroit de Messine, ayant à tribord la Sicile et à bâbord Messine. Une vapeur grise cachait à demi la terre par la fumée de l'Etna.

Bord le 15 novembre 1931
Voici la quatrième journée que dans la lumière méditerranéenne, le SS CHANTILLY trace gaillardement son sillon d'argent, frise sur la mer la plus divinement soyeuse et bleue, et notre paquebot arbore crânement sur ses flancs son panache de sombre fumée, loin déjà de notre chère France.
Aujourd'hui, Dimanche à bord, jour qui évoque plus que d'autres des souvenirs, mais ne dirait-on pas qu'il est toujours dimanche sur un bateau, puisque aucun jour (ne) donne un changement à cette vie à bord. Si ce n'était plus à voir, ce pauvre soutier qui sort de 20 miles de profondeur, plein de poussière de charbon et transpirant, venant de supporter 40 degrés de chaleur à côté des chaudières (?)

Bord le 16 novembre 1931 … 1ère escale
A Port-Saïd

Des pylônes métalliques et des grues, des bicoques nées d'une terre aride, des péniches de charbon, tout un fourmillement d'embarcations ou (haillent) (sic) des arbis: c'est Port-Saïd.
Nous y arrivâmes le soir très tard vers 6 heures. On voit de tout dans ces rues grouillantes: des grecs, des levantins, des syriens et des turcs. C'est la vraie ville cosmopolite. Un résidu de toutes les races, tout ce que l'orient (?), et des croisement de tout cela, d'effarants métissages, de demi-nègres et de tcherkesses. Tous les costumes existent, des tarbouches, des caftans, des voiles, des turbans, munis de (quenouilles) (sic) surtout des toques dont on ne sait plus si elles étaient blanches ou noires, burnous ou galabias. Le costume national à Port-Saïd est le haillon.
Je descendais à terre dans cette première escale et je rendis visite à mon ami Barouk, un grand commerçant de la street Prince Farouk. J'y rencontrais également monsieur Thamides, un cairois habitant Le Caire (Egypte) représentant de la Philip-Orient, connaissances déjà de plusieurs voyages depuis que je passe en Egypte. Invité à aller dîner avec eux dans un restaurant de Port-Saïd. Quel changement de voir cette vie égyptienne à côté de nos mœurs ! Et pour finir le repas égyptien, nous sommes allés boire un café maure, une toute petite minuscule tasse de café épais et trop fort, qu'il fallait avant de le boire s'abreuver d'un grand verre d'eau.
Placé à l'entrée du canal de Suez, sur la Méditerranée, Port-Saïd s'est développé en même temps que le trafic du Canal lui-même et est aujourd'hui une ville de 80 000 habitants, dont 15 000 européens, offrant aux navires toutes les ressources d'un grand port, au point de vue ravitaillement et réparation. Des magasins, casinos et restaurants ouverts toute la nuit…

Suez-Egypte
Suez, ancienne ville arabe à l'extrémité nord de la Mer Rouge, est située à la tête du golfe qui porte son nom et au sud-ouest de l'embouchure du canal maritime de Suez. La ville elle-même, qui compte 39 000 habitants dont 8000 européens, garde un cachet d'ancienneté, des quartiers arabes comprenant 7 mosquées et plusieurs bazars. Elle est administrée par un gouverneur égyptien. La chaîne de montagnes de l'Attaka, dont un pied baigne dans le golfe de Suez, site agréable comme relief et comme couleur. Sur la rive asiatique du canal de suez, les sources de Moïse entourées de nombreux dattiers, raffineries de pétrole, retiré des sources de l'Urgada (Mer rouge) et celles du golfe Persique, centre de ravitaillement du monde entier…

Bord, le 17 novembre 1931
Canal de Suez

Nous avons quitté Port-Saïd hier soir à 11 heures, et notre traversée du canal de Suez pour rejoindre la mer Rouge a duré 12 heures, temps normal de transit. Malgré que notre paquebot fut contraint de stopper à cause du brouillard entre (Tench) et Kantara non loin du grand lac Amer. Quelle perspective, ce grand désert, ni(?) ni plat, car au contraire une houle de hautes dunes, une succession de monticules arides où poussent ça et la des plaques d'herbe aride desséchée, et le soleil peignait ce décor blanc le plus aveuglant. Des caravanes de chameaux et d'arabes en burnous galopant semblaient nous suivre…

Bord, le 18 novembre 1931
Nous voici lancés dans cette mer Rouge. Mais qu'elle est bien bleue comme les autres… Quelle chaleur fait-il en cette contrée, car la fournaise, c'est du 38 à 40 degrés au dessus de zéro. La lumière vous écorche les yeux. Que faire ? Rien…Attendre…La nature elle-même se soumet accablée. Comme nous. L'air est inerte, la mer lisse comme un étang, et le soleil y jette de petits reflets éclatants qui frétillent. Hélas ! En voilà encore pour 4 jours comme ça…

Bord le 19 novembre 1931
Rien n'est changé en cette deuxième journée de mer Rouge. Toujours cette chaleur qui nous accable.
A bord du SS CHANTILLY, accroupi à nos pieds, un canaque de la Nouvelle Calédonie ayant participé à l'exposition coloniale de Paris 1931. Un des 110 à bord en passage.

Ah c'est le ciel des Tropiques en cette mer Rouge. Personne ne dort plus. Dans les cabines, pendant la sieste, on halète sur les couchettes. Le ventilateur vous glace un coin de chair, mais ne rafraîchit pas le reste, et les draps se collent à la peau comme (jamais). On remonte à 4 heures plus las qu'en descendant. Un petit vent à bâbord… non à tribord. Bâbordais, tribordais… Les soirs, les chaises longues s'alignent face à la mer dans la brise de la course et les relents de bêtes humaines montent des cales béantes où les soldats de la coloniale sont parqués. A 4 heures, alors que la nuit dure encore, un branle bas vous réveille. Ce sont les matelots qui viennent laver le pont menés par un second maître dort en gueule. Ils chantent, ils sifflent, commencent à jongler avec les fauteuils qu'ils entassent. Pas tant de bruit "godferdom" braille le second maître qui mêle toutes les langues dans son patois. Vous allez réveiller tout le monde pecaïre! L'eau coule en cascade. "De la moelle". "Avanti". Pourtant, malgré ce tumulte, la plupart des dormeuses et dormeurs n'ont pas bougé. Alors ces enragés se trouvent soudain des mains de femmes de chambre et doucement tirent les chaises longues un peu plus loin. Dame ! Ils pensent aux pourboires…

Bord le 21 novembre 1931
Enfin, la voici notre dernière journée en Mer Rouge. Pourquoi l'avoir surnommée ainsi alors que l'eau n'est pas rouge? N'aurait il pas mieux valu l'appeler "la mer de feu" puisque le soleil ardent nous lance son feu sans air. Quoi ! On étouffe si ce n'est qu'un petit vent léger que notre navire, dans sa marche, nous distribue…
Enfin, ce soir est l'arrivée à Djibouti, la Somalie Française.

Djibouti-Somalie française
Á la Mè ! Á la Mè !
Cela veut dire "Á la mer". C'est le salut des petits nageurs noirs de Djibouti. Ils viennent par douzaines nous saluer. On leur envoie des pièces à la mer que d'un plongeon vont explorer les flots et reviennent avec la pièce jetée…
Djibouti, chef-lieu de la Côte française des Somalis, est située à l'entrée du golfe de Tadjourah sur la rive africaine du golfe d'Aden. Á côté de la population européenne qui, suivant les saisons peut être évaluée à 300 à 700 habitants, dont 200 français environ, vivent environ 13 000 âmes, composées de Somalis, d'arabes du Yemen, de Danakil, d'Indous et d'Abyssins. Djibouti appartenant au 3ème fuseau horaire, l'heure locale est en avance de 3 heures sur celle de France.
Climat: il existe deux saison bien marquées: l'une d'octobre à mi-mai est très supportable, et par moments agréable. L'autre, de cinq mois environ qui se caractérise par une température torride de 42° centigrades à l'ombre.

 


L'agence des Messageries Maritimes à Djibouti

Bord le 22 novembre 1931
Parti hier dans la nuit de Djibouti, nous voici en plein golfe d'Aden sur les côtes d'Afrique, pour atteindre le grand Océan Indien. Nous voici pour près de 8 jours en mer sans toucher terre. Quelques îles parsemées sur notre passage nous donnent l'idée que nous sommes dans l'infini.
Aujourd'hui, un peu de vent, un peu de fraîcheur à côté de cette Mer Rouge que nous venons de traverser…

Bord le 23 novembre 1931
Deuxième journée de mer. Nous voici en plein Océan Indien, sur la route des Indes. Nous passons aujourd'hui sur Gardafui, terre africaine inhabitée et aride, terre qui relie par l'Afrique la côte de Dakar sur la côte Occidentale sur les bords de l'Océan Atlantique. Aujourd'hui, le bateau roule en ce passage. Un instant le navire semble rester en équilibre, son gros œil au ciel, puis lourdement, il retombe, chavire et le hublot écarquillé, promenant son regard de haut en bas, ne voit plus sous lui que la vague écumeuse qui crache des embruns. Quand le navire se redresse ses yeux sont houillés (sic) de larmes. Une fois c'est bâbord, une fois c'est tribord qui pleure, dans son lit défait comme un malade qui secoue sa fièvre…

Bord le 24 novembre 1931
Troisième journée ne mer. Hélas, tout s’habitue à bord. De l’eau, toujours de l’eau. C’est ça le bonheur…
Aujourd’hui, une mer tranquille, un ciel d’été, une brise qui souffle. Limiter sagement sa vie à ce coin de France qui flotte, où l’on rit, où l’on flâne et on songe, comme si le calendrier n’avait plus que des Dimanche. La coutume de ces longs voyages est que dans cette longue traversée, des fêtes et réjouissances ont lieu au profit des œuvres de Mer.
Aujourd’hui, ont eu lieu des matchs de palet et de billard. Pendant 5 jours, d’autres divertissements vont s’ensuivre..

Bord, le 25 novembre 1931
Quatrième journée de mer. Une température peu chaude et une mer comme un lac où l’on voit sauter des poissons-aiguilles, de gros poissons volants, des marsouins qui suivent notre navire, et des requins entre deux eaux. Aujourd’hui, la fête continue. Ce sont dans l’après midi, des matchs de chevaux de bois, sur lesquels on va parier.

Bord, le 26 novembre 1931
Cinquième journée en mer, et de ciel. Quelle longueur et quelle largeur a-t-il cet Océan Indien, sans parler de sa profondeur, qui par endroits atteint six ou sept kilomètres…
Aujourd’hui, bal costumé d’enfants. Il y en a passablement en ce passage. Les heures semblent interminables et des passagers s’étirent, ennuyés. Pourtant, quand nous arriverons à la dernière escale, chacun soupirera « Déjà ! » Les instants de bonheur ne se jugent que de loin aux regrets qu’ils vous laissent…
Mais les souvenirs passés ne s’oublient jamais dans la vie.

Bord, le 27 novembre 1931
Sixième journée de mer. Quelle immensité de mer. J’ai bien appris que notre planète comporte 4 fois plus d’eau que de terre…
Aujourd’hui (il y a) un concert suivi de bal. C’est l’amusement qui fait oublier cette journée interminable d’eau et de ciel.
Pour remplir les longues journées, à bord de ce navire, il y a les repas, le thé, le concert, la danse. A midi, on affiche la presse de France et du monde entier. On affiche aussi le point, le nombre de milles que le navire a accomplis dans le temps de 24 heures. Il y a aussi l’arrivée de la foule quotidienne. Combien de milles a-t-on parcouru depuis hier ?  Les premiers piétinent à l’avance devant le panneau grillagé. Au lieu de la cloche qui sonne pour l’arrivée, c’est la sirène qui hurle, et on règle nos montres sur midi. L’heure avance plus nous nous éloignons de la France.

Bord, le 28 novembre 1931
Septième journée de mer, et voilà notre traversée terminée tout de même, puisque demain nous toucherons note troisième escale (Colombo), les Indes Anglaises. C’est la fin des fêtes du voyage. Ce soir, bal costumé et tirage de la Tombola.

Bord, le 29 novembre 1931
Nous sommes arrivés ce matin à Colombo, Indes anglaises. Nous sommes restés toute la journée à cette escale et une bonne partie de la nuit, puisque nous sommes repartis à minuit.

Colombo, Indes anglaises
Colombo, la capitale de Ceylan est située sur la côte occidentale de l’île, à 9340 kilomètres de Marseille.
La population est d’environ 285 000 habitants. L’heure locale est en avance de 5 heures sur l’heure normale de France.
Colombo est entourée d’un labyrinthe de bocages parsemés de lacs et de ruisseaux aux rivages fleuris. C’est un palmarium naturel à ciel ouvert.
L’intérieur de la ville offre à voir des Temples bouddhistes et hindous, le Musée, le jardin des canneliers, le faubourg indigène de Pettah et à 13 kilomètres, le Mount Lavinia.

Bord, le 30 novembre 1931
Nous voici à nouveau en route, et élancés encore dans les mers. Maintenant, c’est la Mer des Indes. Mais de courts voyages en mer, car nous allons toucher des escales à peu de distance les unes des autres.

Bord, le 1er décembre 1931
En mer des Indes, la température est excellente, et la mer calme. Mais la température va s’élever à mesure qu’on avance vers le Sud. Quand on voit sur la carte les parallèles de latitude couper la mer de leurs barreaux minces, on pense à une échelle qu’il faut descendre jusqu’en bas, jusqu’à l’Equateur ou le four chaud…

Bord, le 2 décembre 1931
Nous voici arrivés à l’escale de Pondichéry, Indes françaises, ce matin à 8 heures. Nous y sommes restés jusqu’à 8 heures du soir, pour arriver demain matin à Madras, Indes anglaises.
Je suis descendu à terre pour connaître cette escale où le SS CHANTILLY des Messageries Maritimes m’a amené pour la première fois.
Il y avait bien le Temple de la Dent du Bouddha et ses bonzes aux robes couleur safran, mais les statues étaient repeintes, les reliques truquées et pour une roupie, les bonzes vous vendent leurs prières écrites sur une feuille de papyrus, et les filles indiennes aux dents rougies de Bétel me déplaisaient…

Pondichéry – Indes françaises
Achetée au souverain du pays en 1683, par l’un des plus célèbres agents de la Compagnie des Indes françaises, François Martin. Pondichery fut prise par les hollandais en 1693, et rendue à la France en 1699 en vertu du traité de Ryswik. Elle subit ensuite pendant un siècle différents vicissitudes, appartenant tantôt aux français tantôt aux anglais, jusqu’à la date du 4 décembre 1816 où elle revint définitivement à la France. La superficie de la Ville est de 212 kilomètres carrés et la population s’élève à 43000 habitants : Indiens, créoles, et blancs, en dernier et en petit nombre. Parmi les grandes exportations (vers) l’Europe, il convient de mentionner les arachides : 70 000 tonnes annuellement, la poudre d’or, et (vers) les Straits (Singapour) les (sylasses ?)

La côte de Malabar- le Travancore- Allepey
Le Travancore est un des états indépendants les plus intéressants de l’Inde. Quoique sa superficie ne couvre que 20 000 kilomètres carrés, il compte une population de 4 millions ½ d’habitants. Le Travancore est gouverné par un maharadjah. La capitale, Trivandrum compte 73000 habitants. Le Calendrier : l’ère des Malabars a commencé en 824, l’année débute au milieu d’août.

Madras – indes anglaises
L'origine de Madras remonte à 1639, époque à laquelle l'East India Company atterrit dans la région pour l'habileté des indigènes dans la confection des mousselines et des calicots imprimés. Résolue à s'y établir, elle obtient de Sri Rangie Radriagiri les terrains nécessaires. En 1672,  les français, sous le commandement du général de La Haye débarquent à Sam Thomé de Maylapore et s'établissent pour la première fois aux Indes. En septembre 1746, Mahé de la bourdonnais investit et enlève le fort Saint George, où sur les instructions de Dupleix, une garnison française fut maintenue jusqu'à ce qu'intervienne deux ans plus tard le traité d'Aix La Chapelle qui rendait le territoire aux anglais.
Madras, pour une population de 530 000 âmes s'étend sur 9 milles le long de la côte de Coromandel et couvre une superficie presque égale à celle de Paris.

Bord le 4 décembre 1931
Partis hier soir à 5 heures de Madras. Nous voici en pleine mer. Température un peu rafraîchie à côté de la chaleur de la journée d'hier, passée à l'escale.

 

Bord le 5 décembre 1931
Beau temps et belle mer. Température sans grand changement.

Bord, le 6 décembre 1931
En Océan Indien. Continuation du voyage. On y est bien, pourtant, fouettés par l'air sur le bateau. Lorsqu'on marche, on ne sent pas le navire bouger. Les passagers font la promenade sur les ponts. Ils marchent coude à coude, toujours du même pas sans s'arrêter, sans rien dire, riant naïvement quand ils doublent d'autres passagers. Ils tournaient ce matin, ils tournent en sortant de table, cramoisis du verre de cognac, ils tourneront ce soir, ils tourneront demain. Le pont promenade a 150 mètres de long. Avec quinze tours le matin, et quinze tours l'après midi, autant avant de dîner, quelques uns encore avant d'aller dormir, ils auront fait leurs cinq kilomètres dans la journée. C'est du sport…

Bord, le 7 décembre 1931
Quand ils s'arrêtent, ils parlent de Paris qu'ils viennent de quitter. Il savent que la capitale a 33 kilomètres de tour, et l'Arc de Triomphe quarante neuf mètres cinquante de haut. Combien y-a-t-il de ponts sur la Seine ? Combien d'avenues aboutissent place de l'Etoile. D'autres hésitent, comptent sur leurs doigts, alors ils éclatent de rire "Douze il y en a…" et ils repartent gaiement faisant claquer leurs brodequins à double semelle sur les planches. Hélas ! Voila la vie à bord d'un navire, vie d'un voyage sans fin, souvenirs de temps qui passe…

Bord le 8 décembre 1931
Continuation de notre route dans l'Océan Indien. Mer calme, température stationnaire

Bord, le 9 décembre 1931
Nous voici arrivés à l'escale de Singapore, centre des fumeries d'opium. Je descends toujours à cette escale. Pays et capitale des Straits Settlements.

Singapore- Straits Settlements
Singapour, la capitale des Straits Settlements  est située à 6734 milles de Marseille.
Sa population; mélange curieux des races les plus diverses est d'environ 497 000 habitants, dont 7500 européens. Singapour est une île en pleine merdes Indes. L'heure légale est en avance de 6h56 (sic) sur l'heure normale de France. Non loin de Singapore se trouve l'île de Penang ou du Prince de Galles, située sur la côte ouest de la péninsule malaise. Population de Penang: environ 320 000 habitants. Bangkok, capitale du royaume de Siam, ville des plus romantiques et pittoresques de l'Extrême orient. Population 800 000 habitants.
Java à 40 heures de mer de Singapore, possession néerlandaise, une des plus grandes des îles de la Sonde.

Bord, le 10 décembre 1931
Il fait chaud aussi dans ces parages, mais quand on est  habillé, le pantalon et la veste de toile pèsent si peu et sont si frais qu'on a la sensation d'être nu. On monte sur le pont distribuer ça et là les bonjour du matin et la journée commence. On est heureux, sans imprévu. Rien à faire, rien à voir. Des côtes, des îlots ? non, la Mer, d'un vert transparent, et le Ciel.

 


Une rue de Cholon

Bord, le 11 décembre 1931
La brusque lumière d'une lampe de pont me réveille "Allons, Bon ! Les marins !", et bougonnant contre les laveurs matinaux, je me suis retourné rageusement sur ma couchette. J'espérais bien me rendormir, mais des bruits insolites m'ont poursuivi dans mon demi-sommeil. On galopait dans les coursives, on s'appelait dehors. Que se passait-il donc ? "C'est Saigon, perle de l'Orient". On venait de traverser cette rivière de Saigon sans m'en apercevoir. Je me suis jeté au bas de ma couchette, puis, nu dans des babouches, j'ai couru sur le pont revoir Saigon pour mon 6ème passage dans cette contrée-là.

Saigon-Indochine
Saigon, justement surnommée la "perle de l'Extrême orient" est la capitale de la Cochinchine. Elle est construite sur la rivière qui porte son nom, à 90 kilomètres du Cap Saint Jacques, embouchure du Dong-Naï, dans lequel se jette la rivière de Saigon. La remontée du Dong-Naï, puis de la rivière de Saigon, dure de 4 à 5 heures. La population de Saigon est de 128 000 habitants, dont environ 9000 européens. La température d'une moyenne de 26° est presque constante jour et nuit, été et hiver.
 
Escale de Saigon – Les 12-13-14 décembre
C'est la grande vie à Saigon… on a la vie large ici… Ah oui! La vie large des colonies, parlons en !… Une belle maison, mais personne autour… Du champagne, mais le foie gonflé. Une auto, mais une route de (housse ? sic) six boys pour vous servir, mais qui en font moins qu'une femme de ménage. Beaucoup de piastres, mais quarante de fièvre. Voilà ce qu'est la vie à la Colonie.Je m'offrais de belles promenades en pousse-pousse, traîné par des coolies qui sont des coureurs infatigables, à travers le jardin botanique, ou le zoo de Saigon. Ou on allait passer la soirée à Cholon, la ville chinoise, à 15 km de Saigon, ou au Dancing de la Cascade

Bord le 15 décembre 1931
Nous repartons de Saigon. Nous l'avons quitté à 2 heures du matin, nous remontons cette rivière de Saigon (qui peut nous transporter à la marée haute). Il nous faut 4 heures de traversée pour atteindre le Cap Saint Jacques en pleine mer de Chine, et prendre la direction de Haiphong (Tonkin)

Bord le 16 décembre 1931
Nous voici en pleine mer de Chine. Nous avons touché Tourane (Annam) à 8 heures du matin, pour en repartir à 3 heures de l'après midi.
Tourane. Le port de Tourane, escale de la ligne annexe de l'Indochine Saigon-Haiphong et de la ligne commerciale d'Indochine Anvers-Haiphong, est située à 48 heures de mer de Saigon et 24 heures de Haiphong. Presqu'île montagneuse et verdoyante de Tien-Cha, reliée aux montagnes de marbre, Tourane est concession française depuis 1888. Hué (Annam), capitale de l'Annam et résidence de l'Empereur, actuellement à Paris en ses études.

Bord, le 17 décembre 1931
Après la mer de Chine, nous avons pris la rivière qui nous conduit à Haiphong à 11heures pour atteindre notre port terminus du voyage Aller à 3 heures de l'après midi. Voici nos 37 jours de voyage Aller terminés. Nous resterons 8 jours dans ce port.

 

 

Haiphong-Tonkin
Haiphong, port du protectorat français du Tonkin, situé au fond du Golfe du Tonkin, au confluent du Cuin Cam et du Song Tam Bac, se trouve à 15 240 Km de Marseille. Population de 110 000 habitants, dont 2000 européens et 15000 chinois.
Le Tonkin, composé en majeure partie (85%) de montagnes et de hauts plateaux: les chaînes du Laos avec des hauteurs dépassant 2000 mètres, et celles du Yunnan avec le Tan Si, pour 3542 mètres.
On rencontre deux saisons au Tonkin: l'été, qui dure de mai à septembre avec une température moyenne de 27 à 36°, rendue parfois pénible par les orages, et l'hiver où le thermostat oscille entre 18 et 25°.

Escale Terminus de voyage Aller
La vie est moins spacieuse (sic) au Tonkin qu'à Saigon. Nous voici ici pour 8 jours dans le calme, où on oublie un peu la vie du bord et le tangage et le roulis du navire.

Haiphong, 19 décembre 1931
Pays du Tonkin, où sont les tonkinois, mélangés d'annamites de l'Annam. Drôle de vie, drôle de meurs.
La femme ici porte des culottes, toujours pieds nus ou en claquettes, elle porte dans sa coiffure de cheveux très noirs le Duoï ga, queue de poule , ou cravate en noir. Les hommes, et principalement les femmes ont les dents émaillés en noir.

Haiphong le 20-21 décembre 1931
Parcouru les rues un peu partout à Haiphong. Le soir, nous allions chez Marie Ba, la renommée hôtesse du Tonkin. Nous prenions le thé, seule boisson que prennent les annamites, et pour faire comme eux, nous chiquions le betel, germe de fruit d'un arbre, roulé dans une feuille d'"arète" fruit d'arbre aussi. A force de mâcher ce genre d'aliment on en sort un jus rouge. Drôle de passion et ruine de l'Extrême orient…

22-23 décembre 1931
Continuation de notre séjour au Tonkin. Invité chez mon ami Phan van Koan le grand brodeur d'Hanoi et Haiphong, connaissance d'un de mes précédents voyages au Tonkin, diplômé et Légion d'Honneur 1926 du Gouvernement français. Il avait été pendant un an à Paris Chez Jean Patou couturier rue St Florentin. Reçu à déjeuner chez lui j'ai assisté à une table servie mi annamite mi française, car ces gens là ne peuvent se passer des rites de leur pays. J'ai mangé le riz avec des baguettes. Le lendemain, je suis partie avec lui dans sa Delage par la route pour visiter ses deux maisons de broderies à Hanoi…
Enfin, fini le Tonkin, mais avec l'espoir d'y revenir. Mes souvenirs me restent pour une vie.

Bord, le 24 décembre 1931
Nous avons quitté Haiphong à 2 heures du matin pour Can faï où se trouvent les grandes mines de charbon. Nous sommes passés en baie d'Allong, une des merveilles du Tonkin; passant entre les roches. Elles semblent avoir été taillées mais c'est la nature et les tremblements de terre qui leur ont donné toute leur harmonie.

Bord le 25 décembre 1931
Congaï-Hong-Gaï. Nous sommes en plein Tonkin, en baie d'Along. Je visite les mines de charbon et dans un sampan je m'en vais visiter toutes ces grottes et ces rochers magnifiques que la nature a créé en pleine mer…

Bord le 26 décembre 1931
Nous voici partis pour notre voyage de retour. Partis ce matin de Congaï (Tonkin) à 7 heures du matin. Nous avons encore longé les rochers de la baie d'Along, merveille unique au monde.

 

Bord le 27 décembre 1931
Voici Tourane, première escale de départ. Qu'en sera-t-il quand nous serons à la dernières à Port-Saïd dans 36 jours …

Bord le 28 décembre 1931
24 heures nous séparent de l'escale de Saigon où nous arriverons demain matin de bonne heure.

A Saigon, le 29-30-31 décembre 1931
Nous voici à nouveau pour 3 jours dans Saigon et dans la chaleur de 36° à l'ombre

Bord le 1er janvier 1932
Voici laissée l'Indochine. Partis à 7 heures du matn de Saigon pour encore traverser cette rrivière et atteindrel e Cap Saint Jacques en mer de Chine

Bord le 2 janvier 1932
Bonne température, mais ça remue dur. C'est ici le passage des typhons et des raz de marée, quand nous passons sur les îles de Poulo-Condor…


Les quais de la rivière Saigon

Bord le 3 janvier 1932
Température un peu radoucie, vent moins fort, ça remue moins qu'hier. Nous arriverons demain matin à Singapore, pays des Settelements.

Bord, le 4 janvier 1932
C'est aujourd'hui l'escale de Singapore, ville des fumeries d'opium. Ville anglaise et refuge d'une grande quantité de chinois.

Bord le 5 janvier 1932
Nous sommes repartis de Singapour hier soir. Nous voici encore repartis pour 4 jours de mer. Toujours de l'eau…

Bord le 6 janvier 1932
Rien ne change dans ce long voyage. Rien pour se distraire, des poissons volants émergent, rasent les flots et replongent, laissant sur l'eau comme un coup de griffe. Plus loin des marsouins jouent, on aperçoit même par instant le ventre blanc d'un requin, c'est tout.

Bord le 7 janvier 1932
Quittant le mer des Indes, nous prenons la mer de Chine (sic.. il voulait sans doute dire l'inverse). La mer est assez calme et la température reste assez chaude.

Bord le 8 janvier 1932
On remue un peu sur ce paquebot, mais il y a un peu de mauvais temps en mer. Enfin voici l'escale de Madras demain, et ça doit nous remettre un peu de cette danse forcée qu'est le roulis, de bâbord à tribord, qui nous fait piétiner sur nos pieds… Hélas, c'est la navigation.

Bord le 9 janvier 1932
Nous voici aujourd'hui à Madras depuis ce matin à 8 heures. Nous allons y rester 2 jours jusqu'à demain soir, pour atteindre Pondichéry, notre possession française.

Bord le 10 janvier 1932
2ème journée à Madras. Nous repartons ce soir à 20 heures. Température assez chaude dans ce pays là.

Bord le 11 janvier 1932
Nous sommes repartis hier soir de Pondichéry. Nous revoici en plein Océan Indien pour 2 jours pour atteindre Colombo, Indes Anglaises.

Bord le 12 janvier 1932
Température un peu chaude, mer un peu mouvementée, nous avons assisté à 7 heures du soir à (l'immersion) d'un corps, militaire décédé, mis dans un cercueil contenant des gros plombs. Il a été hissé par des cordes, le bateau a stoppé sa marche, un lumière à arc a illuminé les embruns.

Bord le 13 janvier 1932
Température sans grand changement, mer stationnaire. Avons passé toute la journée sur les côtes de Ceylan et arriverons demain première heure à Colombo (Indes Anglaises)

Bord le 14 janvier 1932
Ce matin à 5 heures- Colombo, un phare sur la côte proche clignait des yeux. Oui c'était Ceylan. A l'arrière, c'est encore la nuit, à l'avant perçait déjà le jour. On le sentait poindre sur un coin du ciel, et cette aube montait si vite que l'Orient entier fut embrasé avant que l'ombre ne soit dissipée. Température chaude. Nous repartons à 5 heures du soir.

Bord le 15 janvier 1932
Nous voici élancés en plein Océan Indien pour une durée de 7 jours jusqu'à Djibouti. Après une nuit d'une mer assez mauvaise, elle a repris son calme dans la journée.

Bord le 16 janvier 1932
En Océan Indien notre 2ème jour de mer. La température est plus fraîche que pour noter voyage Aller. Mer très calme. Nous avons croisé dans l'après midi le paquebot D'ARTAGNAN de la ligne Chine-Japon, venant de France.

Bord, le 17 janvier1932
Troisième jour de ciel et d'eau. Température sans grand changement. Mer très calme. Pas grand changement à notre vie à bord.

Bord le 18 janvier 1932
Quatrième jour d'Océan Indien. Verrons nous un peu de terre aujourd'hui ? Non, c'est pour demain où nous apercevrons les îles de Sokotra et le soir Gardafui.

Bord le 19 janvier 1932
Cinquième journée de mer. Température stationnaire, mer très calme, avons aperçu après midi les îles Sokotra et passons à minuit sur Gardafui, terre d'Afrique se trouvant à 36 heures de mer de Djibouti.

Bord le 20 janvier 1932
Sixième jour de mer. Enfin, notre traversée si longue de l'Océan Indien touche à sa fin car nous atteindrons Djibouti demain après midi. Avons croisé aujourd'hui le paquebot AZAY LE RIDEAU de la même ligne que nous, faisant route vers l'Extrême orient. Point du navire aujourd'hui midi: Latitude de Granwich (sic) 52°Nord, longitude 42°19 Est  Distance parcourue, reste à parcourir d'ici Djibouti 366 miles.

Bord, le 21 janvier 1932
Sommes arrivés à Djibouti cet après midi à 2 heures. En sommes repartis ce soir à 8 heures pour prendre la Mer Rouge.

Bord, le 22 janvier 1932
En Mer Rouge. Mer un peu houleuse, température un peu fraîche (par rapport) à notre voyage aller. Avons passé l'île de Périm ce matin. Avons croisé le S/S ANDRE LEBON des MM de la ligne Chine-Japon faisant route vers l'Extrême orient.

Bord le 23 janvier 1932
Continuons notre route dans la Mer rouge. Avons à tribord le Yeme, à bâbord l'Abyssinie (Afrique), à midi îles Hodeidah et Ras Majaula

Bord le 24 janvier 1932
Avons passé toute la journée enter deux terres. Sommes arrivés à Suez embouchure du canal du même nom vers 9 heures du soir pour prendre la traversée du canal vers minuit. Donc nous arriverons à Port-Saïd demain dans la journée…

Bord le 25 janvier 1932
Sommes sortis du canal de Suez à midi pour rentrer à Port-Saïd. Avons passé le canal de Suez en 12 heures.

Bord le 26 janvier 1932
Sommes arrivés à Port-Saïd à midi. En sommes partis à minuit pour prendre la Méditerranée, notre dernière traversée pour atteindre la France…

Bord le 27 janvier 1932
Mer Méditerranée, Mer Ionienne, mer assez houleuse depuis notre départ de Port-Saïd par grand vent, tempête annoncée au large, temps assez froid.

Bord le 28 janvier 1932
Mer Méditerranée, tempête extraordinaire en mer. Du vent et des vagues ressemblant à des montagnes viennent noyer tous les ponts supérieurs du navire, tantôt penché à tribord, tantôt à bâbord. On dirait que notre navire ne va plus se relever. Avons passé l'après midi l'île de Crète couvertes de neige…

Bord le 29 janvier 1932
Mer Méditerranée, Mer Adriatique, mer redevenue assez calme après une journée et une nuit de tempête par un temps très froid. Passons demains sur les côtes d'Italie du Sud.

Bord le 30 janvier 1932
Mer méditerranée et Mer Adriatique. Avons passé ce matinà 6 heures le détroit de Messine et la Sicile, côte d'Italie. A 10 heures du matin, volcan Stromboli en éruption crachant son épaisse fumée noirâtre, mer très belle, un peu de fraîcheur.

Bord le 31 janvier 1932
Un lac aujourd'hui en Méditerranée. Avons passé à 10 heures du matin l'île d'Elbe, à midi l'île de la Corse. Avons fait le tour par le Cap Corse au lieu de passer par les bouches de Bonifacio

Bord le 1er février 1932
Voici Marseille. Notre voyage se termine. 85 jours de voyages à travers les mers et les pays d'Orient. Mais ces souvenirs ne s'effacent jamais…

Fin de voyage
C'est la fin du voyage… Voici Marseille, voici notre cher pays, notre chère France. An a dormi, on se réveille et comme on sort d'un song,e voici la vie de tous les jours qui nous attend. Il faut vous dire adieu, compagnons de hasard, ombres familières à qui je dois tant de tristesse et tant de joie. Nous avons ensemble découvert l'inconnu par nous nous mêmes, partagé la monotonie de ces journées interminables que devaient s'achever sitôt goûté l'ineffable  douceur des nuits en mer. Ce voyage est terminée. Pour moi peut-être à reprendre. Il suffit d'un jour partir… Il suffit d'un regret. Partir ou rester…

 

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©Joelle CLOSSA /Philippe RAMONA 2011